Culture et traditions Alpes

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Le baroque savoyard

Si les clochers à bulbes des églises et autres chapelles, inspirés de ceux d’Europe centrale, sont un incontournable du paysage savoyard, si quelques rares églises romanes subsistent (la superbe basilique Saint-Martin d’Aime et les belles ruines de l’église de Saint-Pierre d’Extravache), si le gothique conserve lui aussi quelques jolis fleurons comme le cloître de la cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne, le baroque est la forme d’art religieux à laquelle il vous sera impossible d’échapper en Tarentaise, en Maurienne ou dans le val Montjoie (les exemples se font rares dans les plaines, plus éloignées des cols donc de l’influence italienne) en suivant, par exemple, les « chemins du Baroque » en Savoie ou le « sentier du Baroque » en Haute-Savoie.
Parce qu’il existe, typiquement, un style baroque montagnard sinon savoyard. Un style né de la conjonction de plusieurs facteurs.

Religieu d’abord : l’art baroque, né à Rome au XVIe siècle, est, depuis le concile de Trente, le symbole de la Contre-Réforme et ne pouvait donc que s’épanouir dans cette Savoie posée aux portes d’une Genève tout entière acquise au protestantisme. Il s’agit clairement pour l’église catholique d’en rajouter une couche en réaction à l’austérité prônée par la religion réformée.

Socioéconomique ensuite, la Savoie connaît en ce XVIIe siècle une prospérité nouvelle et une démographie presque galopante. Et la Savoie est riche d’artisans : des artisans qui n’hésitent pas à aller travailler au loin, jusqu’en Espagne, en Allemagne ou dans les Flandres, se nourrissant de ces influences extérieures. Nombreux aussi sont les artisans venus, chargés de leur savoir-faire et de leurs traditions, offrir leurs bras à la Savoie depuis la Lombardie, le val de Suse en Piémont, Lugano en Tessin. Bref, dans ces montagnes, on va faire du baroque sans le savoir, puisque le terme ne sera inventé que bien plus tard par les historiens d’art.

Si, en Italie ou dans le comté de Nice, le baroque s’affirme dès la rue, en Savoie, les églises se font discrètes à l’extérieur, à l’exception du val Montjoie où se dévoilent quelques façades peintes en trompe l’œil.
Tout se passe à l’intérieur de ces églises presque toutes bâties sur le même plan (églises halles, sans bas-côtés). Un intérieur, lui aussi d’une évidente simplicité, parce qu’il faut que le regard du fidèle soit comme aspiré par l’essentiel ornement de l’église : le retable, qui occupe tout le fond du chœur, derrière l’autel.

L’art classique aime la ligne droite, le baroque chérit la courbe. Sculptés dans du pin cembro, volontairement conçus comme un décor, les retables savoyards offrent donc tout un festival de colonnes torses à feuilles de vigne ou d’acanthes, de grappes de raisins, de pommes de pin, de drapés, de miroirs bombés emballés de cuir…

Le retable remplit une double fonction : émerveiller le fidèle en le noyant dans un déluge d’ors et de couleurs franches et lui offrir une leçon de catéchisme imagée. Un retable baroque est comme une porte ouverte sur le paradis (où, les anges, en nombre, semblent cacher quelques rondeurs sous leurs tuniques à la romaine). Il évoque des scènes classiques du Nouveau Testament, se « lit » de bas en haut. À la base, des saints proches des croyances populaires, protecteurs ou guérisseurs ; au sommet, Dieu.

Émigration

Plutôt que d’hiberner 5 mois d’hiver dans le gel et la solitude, les Savoyards ont longtemps employé leurs bras en plaine, comme cochers, chauffeurs de taxi, petits ramoneurs (pour les doués de l’escalade), porteurs d’eau, déménageurs, forts des halles ou montreurs de marmotte, avant de revenir au printemps pour les foins. Préférant l’expatriation totale, d’autres ont laissé des descendants à Genève, à Vienne, à New York… Au XIXe siècle, on vit même un village entier émigrer en Argentine.

Langue régionale

En 1902, dans le volume « Haute-Savoie » de la collection des guides régionaux Boule, Joseph Désormaux (grand dialectologue savoisien) écrivait : « En Savoie, on parle français. » Perspicace, le Joseph, direz-vous ! Pas tant que ça, finalement, puisque, à l’époque, bon nombre de personnes s’imaginaient qu’avant l’annexion de la France, en 1860, l’italien était le langage usuel. Oui, on y parle bien le français, même si la Savoie vit actuellement les dernières décennies d’un bilinguisme pluriséculaire entre le patois et la langue de Molière.

Pas besoin de laisser longtemps traîner l’oreille pour dénicher quelques notes de ce particularisme régional. Pourquoi cet accent quelque peu traînant, presque suisse, d’où cette inversion des mots, des genres, pourquoi cette altération de certaines finales (Chamonix se prononce « Chamoni », La Clusaz, « La Cluz »…) ?
Le patois savoyard n’est ni d’oïl ni d’oc, il s’agit là d’une langue à part entière restée langue de référence pour la majeure partie de la population jusqu’au XXe siècle, et pourtant méconnue.
Le franco-provençal est présent dans toute la Suisse romande, la vallée d’Aoste, 3 vallées piémontaises, la Bresse, le Bugey, le Forez, la moitié du Dauphiné jusqu’à Lyon… Le franco-provençal, pour lui donner son nom officiel, n’a jamais été la langue d’un État et a souffert de l’éparpillement des divers dialectes, non écrits, dont les différences de vocabulaire et de prononciation limitaient parfois l’intercommunication.

Petit conseil d’ami pour vos futures soirées : les montagnards sont fiers de leur idiome « savoisien » – savoyard est devenu politiquement incorrect.

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